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novembre 26, 2015

L'exode des Juifs du M'Zab alger


par Charles Kleinkenecht

Extrait de Les Juifs du M'zab, contribution à l'étude d'une Communauté saharienne dispersée par le vent de l'Histoire en Juin 1962.
Par Charles KLEINKENECHT, Administrateur des Services civils de l'Algérie (E.R.), ancien Sous-préfet de Ghardaïa (Oasis) - avec l'aimable autorisation de l'auteur

:Merci à Maurice ATTIA de nous avoir fourni les documents photographiques qui illustrent cet article, et de les avoir commentés pour nous.


Introduction : la situation des Juifs du M'Zab en 1962

Ghardaïa est la capitale du M'Zab, située à 630 km au sud d'Alger, centre nord du Sahara et "porte du désert". En 1961 la population juive de la région compte 978 âmes.
En 1958, à la suite des positions du Général de Gaulle pour le maintien d'une Algérie française et son accession à la tête de l'Etat, les Juifs du M'Zab, comme la majorité des Algériens, sont convaincus de la pérennité de la souveraineté française au Sahara. Cet espoir est d'autant plus fort que le gisement de pétrole de Hassi Messaoud, à 70 kilomètre au nord-ouest de Ghardaïa vient d'être découvert en mars 1956, et qu'en mars 1957, le Général de Gaulle lui-même est venu affirmer à Ghardaïa que le pétrole saharien est la "grande chance de la France". La prospérité paraît assurée dans un Sahara doté de son propre Ministère et qui ne sera pas concerné par les négociations avec le FLN. Il devra rester français ou devenir un Sahara associé à la France, même en cas d'indépendance de l'Algérie. Mais quand vient l'accord de cessez-le-feu du 19 mars 1962, le Ministère du Sahara est supprimé dès avril 1962, la Direction des affaires administratives et sociales du Sahara est rattachée au Ministère d'Etat chargé des affaires algériennes. Les accords d'Evian, avec le lâchage de cette région, provoque une déception générale parmi les populations sahariennes et, chez les juifs, une véritable panique.

La panique et l'affolement sont pleinement justifiés. Depuis un certain temps, de jeunes musulmans profèrent à leur encontre des menaces précises de pillages, massacres, enlèvement de femmes. Les filles sont bousculées dans la rue, les passages juifs insultés, les élèves juifs battus dans les écoles par leurs petits camarades musulmans. Des rassemblements d'individus violents et menaçants regroupés autour du quartier juif doivent être dispersés par les forces de l'ordre.

La renaissance chez les musulmans du racisme et de la haine devient évidente, et des faits précis confirment cette hostilité, par exemple : 
- Les commerces des juifs sont boycottés.
- Il est interdit à un musulman d'acheter un immeuble appartenant à un juif. "Les juifs sont venus nus, ils doivent repartir nus", dit-on.
Les juifs craignent donc de revenir au temps des Kanoun, au statut de Dhimmis. En outre, ils sont impressionnés par les déclarations faites par Ben Bella début 1962 au Proche Orient, jurant que les troupes de l'Algérie indépendante, estimées à cent mille hommes, se joindront à celles des pays arabes pour anéantir Israël (où 1034 membres de leur communauté ont déjà émigré). Ils ont donc la conviction qu'ils deviendront un jour des otages à la merci des Algériens.

Les décrets du 24 octobre 1870 (Décret Crémieux) et du 7 octobre 1871 avaient accordé la citoyenneté française à part entière aux Israélites indigènes d'Algérie. Mais par "Algérie" il fallait entendre les seuls territoires géographiques des trois départements d'Alger, de Constantine et d'Oran tels qu'ils existaient à l'époque (1870), et les territoires sahariens de Ghardaïa et du M'Zab, non encore militairement occupés et pacifiés, n'y étaient pas compris.

Ce n'est que le 13 juin 1962, soit trois mois après le cessez-le-feu et vingt jours avant le scrutin d'autodétermination, donc vraiment in extremis que cette population accède à la pleine citoyenneté française. Ceci par un arrêté du ministre chargé des Affaires algériennes paru au Journal officiel. C'est grâce à cette mesure que les Juifs du M'Zab, dans leur quasi-totalité, deviennent des citoyens français de statut civil de droit commun et peuvent de ce fait envisager sans obstacles administratifs leur réinstallation dans la Métropole.
L'EXODE

Et ce fut l'exode massif d'une communauté aux abois, dans un climat d'affolement total. L'autorité locale fut sollicitée par des délégations de plus en plus pressantes dont la très prochaine accession au statut civil de droit commun français encourageait et facilitait les démarches.

Grande fut leur insistance pour obtenir leur évacuation avant le scrutin sur l'Autodétermination fixé au 2 juillet 1962. Mais ils refusaient d'affronter les 600 kilomètres de route pour rejoindre Alger par crainte d'attentats. Une solution très urgente s'imposait. Les derniers représentants de la Djemaa israélite s'étaient adressés directement au Gouvernement israélien qui dépêcha un représentant officiel pour prendre contact sur place avec les autorités et la communauté, des démarches furent entreprises à Alger et à Paris où l'Alliance Israélite Universelle joua un rôle déterminant pour obtenir la mise cri place d'un véritable pont aérien de 10 appareils afin d'assurer le départ massif des 900 juifs encore présents au M'Zab pour un transport direct depuis Noumerat (aérodrome à 15 km de Ghardaïa) à Marseille, échelonné sur une durée d'une quinzaine de jours.

Avant le départ, une forte équipe de jeunes gens procédèrent, en mai, à l'inhumation des livres, écrits sacrés abîmés et inutilisables, selon un rite millénaire, dans les tombes prévues è cet effet sur leur cimetière dans une ambiance de rage contenue et de grande tristesse.

Quant aux objets du culte et surtout aux dix-sept précieuses et souvent très anciennes Torah qui faisaient la fierté de la communauté, ils furent répartis entre les couverts et transportés avec le plus grand soin.

Sous la protection très discrète de la police et de l'armée, les familles pitoyables se regroupaient sur l'aérodrome avec leurs enfants vieillards, leurs trop nombreux infirmes, sourds-muets, aveugles. C'était pour la plupart de ces braves gens le premier voyage en avion à destination d'une France que quasi personne ne connaissait.

L'exode fut total au ler juillet 1962, à l'exception de trois commerçants qui espéraient ainsi sauver leur bien mais avaient cependant évacué femme et enfants. Demeurés sans rabbin, sans boucher rituel et trop peu nombreux pour réunir un "Minyan", ils durent eux aussi finalement tout abandonner.


LA DIASPORA OU L'ALIYA ?

Ayant personnellement, en tant que "rapatrié", pu accompagner un de ces convois aériens de Ghardaïa à Marseille, j 'ai pu constater combien ces pauvres gens étaient choqués, pitoyables, ignorant le sort qui pouvait les attendre.

Contrairement à la plupart des autres "rapatriés" tout aussi perdus et qui devaient compter sur leur propre volonté pour découvrir l' organisme susceptible de les guider, les israélites sahariens, particulièrement désorientés et trop fatalistes pour en imposer, ont été accueillis d'une manière exemplaire par les services du Fonds International Juif Unifié, installé rue de la Palud à Marseille, transformé en centre d'accueil. Cette oeuvre charitable, disposant d'un personnel compétent, rôdé aux problèmes de l'émigration, était mieux armée que les associations semblables des autres confessions ou que la Croix Rouge pour créer le climat de confiance indispensable.

Les familles, dont les femmes surtout étaient totalement dépaysées, ont trouvé auprès de leurs coreligionnaires les paroles et gestes de réconfort, les boissons, la nourriture kasher, la seule acceptée. Ils ont pu être logés dans des centres ou chez des particuliers, dépannés financièrement en attendant qu'une décision soit prise quant à leur destination. II y avait un choix essentiel à faire : France ou Israël.

Ils écoutaient docilement les explications concernant les dispositions prévues par le Ministère des Rapatriés. On leur parlait allocations, logement, subventions, réinstallation professionnelle, mais on leur parlait aussi et surtout d'Israël, leur Patrie ressuscitée en Palestine, où un accueil fraternel les attendait et où la plupart avaient déjà des parents émigrés depuis 1948.

Se posait alors au Fonds International juif le grave problème du tri entre les volontaires pour Israël et ceux qui voulaient s'installer en France, pour y profiter des avantages promis, ne serait-ce qu'en attendant de voir venir. Les premiers seraient retenus dans des centres d'accueil organisés de longue date à Marseille, plaque tournante de l'émigration vers Israël, Les seconds exigeaient une décision rapide pour leur "dispatching" afin d'éviter une accumulation trop massive de réfugiés à Marseille même.

II semblait que presque tous demanderaient à rallier Israël. Or on estime que sur le millier, six cents d'entre eux sont demeurés en France.

Le principe retenu était de les diriger vers les régions de France qui possédaient déjà des communautés israélites bien implantées, ce qui s'avérait indispensable pour épargner à ces familles traumatisées le dépaysement. Ce que connaissait le juif saharien c'était le consistoire, les rabbins, la synagogue, aux rites traditionnels, les aliments kasher, le respect du sabbat.

Il fut décidé de les diriger sur Lyon, Toulouse, Grenoble, Bordeaux, Nice, le Nord, la Bretagne puis surtout sur Paris et en Alsace, tout en conservant un contingent à Marseille et en Provence.


Installation des juifs du M'Zab en Alsace

Bien qu'ayant continué à entretenir des relations amicales et épistolaires avec de nombreuses familles dispersées en France, c'est le problème de l'installation des juifs du M'Zab en Alsace que nous avons pu suivre sur place en apportant notre collaboration aux services chargés de leur installation et de leur intégration progressive par le logement et le travail. Voici un extrait de la presse locale assez éloquent :

"Arrivés eux aussi, un beau matin de juin par le train de 8h20, venant de Marseille, et attendus par la "Bande à Graff" (du nom du secrétaire général de la Préfecture qui avait sélectionné une équipe particulièrement motivée par les rapatriés et efficace) ils débarquèrent sur le quai. C'étaient des Balouka accompagnés des Partouche, du Attia, des Perez, grandes tribus familiales israélites qui vivaient à Ghardaïa, en plein désert. Ils arrivèrent en tenue traditionnelle, les femmes en haïks, robes bariolées de fleurs roses, bleues. Ils furent accueillis par la communauté juive, et tout spécialement par le grand rabbin Deutsch. Les enfants arrivèrent un vendredi, jour de sabbat. Très respectueux de leur religion ils se rendirent de la gare à la synagogue à pied, sous une pluie battante. Mesdemoiselles Muller et Lévy organisèrent l'accueil ce qui ne fut pu une mince affaire. Car ces gens ne vivaient absolument pas à la mode européenne Le dépaysement était total. Ce fut un beau souk à la synagogue... où l'on prit fort bien la chose".

Ils ont posé d'énormes problèmes au grand rabbin Warschawski qui a su réunir, pour les entourer, de jeunes volontaires et des travailleurs sociaux, les deux dames citées dans la presse étant des assistantes sociales confirmées.

Le choix de l'Alsace était judicieux puisque les nouveaux arrivants y trouvaient un abattage rituel, des produits et des restaurants kasher, des synagogues et même des écoles juives. Ils ont eu cependant beaucoup de difficultés à s'adapter à un style de vie très différent, à un ciel trop souvent gris, un climat humide et très dur en hiver. La vieille communauté juive de Strasbourg, habituée à une conception plus libérale des règles religieuses avait été déconcertée par ces coreligionnaires venus du désert, très profondément attachés à un judaïsme orthodoxe, traditionaliste, figé, d'une grande ferveur, parlant, pour certains, un hébreu parfait.



L'intégration semblait difficile mais possible, L'Administration a déployé - en Alsace en tous cas - un grand effort de compréhension pour résoudre les épineux problèmes de la réinsertion sociale et du logement. Leur recasement professionnel s'est fait assez aisément. Ils ont trouvé par rapport au M'zab un champ d'activités bien élargi. Les jeunes furent dirigés sur les écoles professionnelles, les artisans s'adaptèrent au travail en usine, les jeunes filles qui refusaient tout travail extérieur au Sahara trouvaient facilement un emploi dans les ateliers, des facilités et subventions furent accordées pour l'ouverture de commerces, l'achat de petits hôtels l'attribution de camions aux anciens transporteurs pétroliers…

En dépit de heurts inévitables, l'expérience, dix ans après, paraissait réussie, L'Arche de février 1972, sous la signature de Francine Kaufmann, note: "Les jeunes alsaciens et les jeunes algériens fréquentent les mêmes lieux. Les séfarades vont plus souvent à la synagogue qu'ils ne le faisaient autrefois et ont communiqué aux aschkenazim un peu de leur ferveur et de leur chaleur humaine. A Cronenbourg, le jeune rabbin Perez y administre une soixantaine de familles des oasis du sud algérien. II raconte qu'autrefois ses fidèles étaient de petits artisans, des boutiquiers, Ici ils ont perdu leur indépendance et sont liés à un patron. Ils sont manoeuvres, employés, parfois chauffeurs de taxis, Les jeunes sont fonctionnaires ou employés de bureau, L'adaptation n 'a pas toujours été facile : il fait froid, les rapports humains sont moins chaleureux. N'importe : ici aussi, on peut rester juif et l'avenir des enfants est assuré".

S'il y a eu, après dix-huit ans, intégration, il n'y a pas eu oubli. Demeurera toujours, en effet, au fond de chacun, une forte nostalgie pour le "mellah" abandonné, la convivialité qui y régnait, les rapports d'entraide dans les familles, entre voisins, Freddy Raphaël analyse ce sentiment et ce besoin de renouer avec "la fête" qui était un élément important de la vie de la communauté et exaltait sa Foi et ses espérances, On reconstitue cette ferveur autour des anciens rabbins, on recrée les offices religieux fidèles au rite de Ghardaïa où la musique et les "Bakashoth" tenaient une place essentielle.

Pour les autres régions de France métropolitaine ou d'Outre-Mer il semble que l'évolution vers l'intégration ait été partout la même grâce à la présence de communautés d'accueil fraternelles et compréhensives.

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